Maroc : derrière la CAN, l’extermination massive des chiens errants à cinq ans de la Coupe du monde

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Des chiens abattus au petit matin, des vidéos qui tournent en boucle, des associations qui crient à l’injustice… Derrière l’image lisse d’un Maroc prêt à accueillir la CAN et la Coupe du monde, une autre réalité dérangeante se révèle : celle d’une lutte brutale contre les chiens errants. Comment en est-on arrivé là, alors même qu’un programme officiel existe pour les protéger ? Et surtout, que signifie vraiment cette politique pour l’image du pays et pour le bien-être animal ?

Une « mise au propre » des rues avant les grands événements sportifs

À Casablanca, Rabat ou dans les villes touristiques, de nombreux témoins racontent la même chose. Des équipes passent, ramassent les chiens errants, parfois les chats, parfois même les pigeons. Puis les animaux disparaissent. Certains parlent ouvertement de « tueries ». D’autres évoquent une simple « gestion nécessaire ».

Les estimations avancent jusqu’à 300 000 chiens tués par an. Le chiffre est difficile à vérifier, mais les méthodes évoquées, elles, le sont beaucoup moins : empoisonnement à la strychnine, tirs à balles réelles, euthanasies sans protocole transparent. Des documents administratifs, rendus publics par des médias, montrent que des cartouches ont encore été commandées récemment pour « la régulation des chiens errants ».

Pourquoi maintenant, pourquoi si fort ? Parce que le Maroc se prépare. Il a accueilli la CAN, il vise une Coupe du monde éclatante aux yeux du monde. Des rues « propres », des trottoirs sans meutes, une image rassurante pour les touristes. Mais à quel prix humain et éthique ?

Une peur réelle… mais souvent mal dirigée

Il serait faux de dire que le problème ne concerne que les animaux. Les morsures de chiens errants sont une réalité. On parle d’environ 100 000 morsures ou griffures chaque année au Maroc. La rage circule encore. En 2024, les autorités ont recensé 33 décès dus à la rage. Chaque cas est un drame, souvent lié à un défaut de vaccination ou de prise en charge.

Des histoires tragiques marquent les esprits. Comme celle de ce jeune footballeur de 15 ans, mort en tombant au fond d’un puits alors qu’il tentait, selon le récit de son père, de fuir des chiens dont il avait une phobie tenace. Ces récits nourrissent la peur collective. Ils servent parfois de justification à des campagnes d’éradication expéditives.

Pourtant, des défenseurs des animaux rappellent une autre réalité. Beaucoup de chiens errants sont décrits comme dociles et craintifs. Ils apprennent à survivre, à éviter les humains qui les frappent ou leur jettent des pierres. La violence part souvent d’abord de l’être humain. L’animal réagit, se défend, et la boucle de la peur se referme.

Pourquoi y a-t-il autant de chiens errants au Maroc ?

Pour comprendre le problème, il faut revenir à la source. Ces chiens ne naissent pas dans la rue par magie. Ils y sont poussés. Les associations parlent de trois causes principales.

  • Les abandons massifs : chiens de garde, chiens de compagnie, chiots non désirés… Quand la charge devient trop lourde, beaucoup de familles les laissent dehors.
  • L’absence de stérilisation systématique : un couple de chiens non stérilisés peut donner naissance, directement ou indirectement, à des dizaines de chiots en quelques années. Sans contrôle, la population explose.
  • Un cadre légal longtemps flou : sans stratégie nationale cohérente, chaque commune « se débrouille ». Trop souvent par la voie la plus rapide, la mise à mort.

On parle aujourd’hui de plusieurs millions de chiens errants sur le territoire. Dans les grandes villes, ce sont surtout les chats qui se voient à chaque coin de rue, mais les chiens restent très présents en périphérie, dans les zones rurales ou les quartiers en développement.

Le TNVR : une solution moderne… encore trop peu appliquée

Pourtant, une vraie stratégie existe déjà sur le papier. Elle porte un nom un peu technique : TNVR, pour « Trap, Neuter, Vaccinate, Return » (capturer, stériliser, vacciner, relâcher). En 2019, une convention nationale a été signée entre le ministère de l’Intérieur, celui de la Santé, l’ONSSA et l’Ordre des vétérinaires. L’objectif affiché : sortir de la logique de massacre, adopter une méthode recommandée par l’OMS.

Le principe est simple.

  • On capture le chien dans la rue, de façon calme et sans violence.
  • On le stérilise pour stopper sa reproduction.
  • On le vaccine, notamment contre la rage, et on l’identifie.
  • On le relâche sur son territoire d’origine, où il va naturellement défendre sa zone contre d’autres chiens non stérilisés.

Avec le temps, cette méthode permet de réduire progressivement le nombre de chiens errants, tout en limitant les risques sanitaires. Les animaux deviennent moins agressifs, moins nombreux, et plus surveillés.

Sur le terrain, pourtant, les associations dénoncent une tout autre réalité. Selon elles, la convention de 2019 est très peu respectée. Les campagnes de tir continuent. Les empoisonnements aussi. Des programmes TNVR existent, mais de façon fragmentée, sans moyens suffisants, ou mal contrôlés.

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Le cas du dispensaire d’Al-Arjate : vitrine ou miroir brisé ?

Pour prouver sa bonne volonté, le Maroc met régulièrement en avant des structures modernes. L’exemple le plus cité est celui du dispensaire vétérinaire régional d’Al-Arjate, près de Rabat. Un centre d’environ un hectare, présenté comme un modèle pour la mise en œuvre du TNVR.

Officiellement, ce dispensaire permet de capturer les chiens, de les soigner, de les stériliser et de les vacciner, avant de les relâcher. Son gestionnaire actuel évoque une approche respectueuse du bien-être animal. Une trentaine de centres comparables seraient prévus à terme pour couvrir le pays.

Mais l’histoire du lieu est loin d’être linéaire. En 2023, des vidéos tournées dans ce même centre ont fait scandale. On y voit des chiens enfermés, visiblement sans soin, certains morts, d’autres affamés en train de se nourrir sur des cadavres. Des images extrêmement choquantes. L’association en charge aujourd’hui de la gestion du centre affirme avoir repris la main juste après ces révélations, et nie être responsable de ces conditions.

Malgré les démentis, une question demeure : comment un lieu censé illustrer la nouvelle politique peut-il, à un moment, concentrer autant d’horreur ? Cela révèle au minimum un grave problème de contrôle, de transparence et de suivi.

Un financement important… mais une confiance brisée

Ce qui choque aussi, c’est l’ampleur des budgets annoncés. Les défenseurs des animaux rappellent que le roi a débloqué une enveloppe d’environ 22 millions d’euros pour soutenir le programme TNVR et la prise en charge des animaux errants. Une somme considérable pour un tel sujet.

Pourtant, sur le terrain, beaucoup d’acteurs ne voient pas de changement massif. Les campagnes de stérilisation restent locales, irrégulières, souvent portées à bout de bras par quelques vétérinaires bénévoles ou par des associations débordées. D’où cette interrogation qui revient sans cesse : où va réellement l’argent ?

Ce déficit de confiance alimente la colère. Il fragilise le dialogue entre autorités et société civile. Et il donne l’image d’un pays qui communique sur une politique moderne, tout en laissant perdurer des pratiques anciennes.

Le projet de loi 19.25 : protéger l’humain, punir la compassion ?

Comme si la situation n’était pas assez tendue, un projet de loi, le 19.25, a encore jeté de l’huile sur le feu. Officiellement, il vise la « protection des animaux errants et la prévention des dangers qu’ils représentent ». Sur le papier, cela semble positif.

Mais un article a déclenché une vague d’indignation. L’article 5 prévoit qu’il serait interdit de nourrir, d’héberger ou de soigner un animal errant. Quiconque enfreindrait cette règle risquerait une amende pouvant aller jusqu’à 3000 dirhams, soit environ 280 euros. Autrement dit, des citoyens qui, aujourd’hui, paient de leur poche pour nourrir, vacciner ou stériliser des chiens, pourraient demain être considérés comme délinquants.

Pour les associations, cette mesure revient à couper le dernier filet de solidarité entre humains et animaux. Elle risque aussi de faire disparaître des relais essentiels pour la mise en œuvre réelle du TNVR. Car ce sont souvent ces bénévoles qui, les premiers, signalent les chiens malades, organisent des campagnes de stérilisation, ou servent d’intermédiaires avec des vétérinaires.

Entre image internationale et réalité du terrain

Le Maroc se trouve aujourd’hui face à un paradoxe. D’un côté, il veut apparaître comme un pays moderne, prêt à accueillir le monde pour de grands événements sportifs. De l’autre, circulent des vidéos de chiens abattus ou agonisants, des témoignages de tirs à l’aube, des pétitions internationales appelant même, parfois, à remettre en question sa place comme pays hôte.

Les autorités affirment que l’abattage des animaux est désormais interdit, officiellement depuis août 2024. Elles parlent de « cas isolés » ou d’anciennes vidéos. Sur le terrain, pourtant, les signalements récents se multiplient. Cette contradiction fragilise le discours officiel et entame la crédibilité du pays à l’étranger.

Pourtant, il existe aussi au Maroc une vraie énergie positive. Des vétérinaires prêts à s’engager. Des associations structurées. Des citoyens qui n’acceptent plus que la solution soit simplement la mise à mort. Le potentiel de changement est là. Mais il demande du courage politique, de la transparence et un véritable respect des conventions déjà signées.

Vers une autre relation aux chiens errants ?

Au fond, cette question dépasse largement le seul Maroc. De l’Algérie au Brésil, de la Colombie à certains pays d’Europe de l’Est, la gestion des chiens errants reste un défi. Beaucoup de pays sont passés, eux aussi, par des phases d’abattage massif avant de se tourner, enfin, vers le TNVR et la vaccination généralisée.

La différence, aujourd’hui, c’est le regard du monde. Les réseaux sociaux exposent en quelques secondes ce qui, hier, restait caché. Une balle tirée à l’aube dans une rue déserte peut faire le tour de la planète, et changer l’image d’un pays plus vite que n’importe quelle campagne de communication.

Le Maroc a une occasion rare. Celle de montrer qu’il peut concilier sécurité publique, santé et compassion. Non pas en opposant l’humain à l’animal, mais en construisant une politique claire, assumée, contrôlée. En appliquant vraiment le TNVR, en formant les communes, en soutenant les associations au lieu de les menacer d’amendes, en expliquant aux enfants que frapper un chien ne rend pas une rue plus sûre.

Derrière chaque chien errant, il y a une histoire d’abandon, d’oubli, parfois de maltraitance. Derrière chaque tir, il y a un choix politique. À cinq ans de la Coupe du monde, la question n’est plus seulement : « Les stades seront-ils prêts ? ». Elle devient aussi : quelle place ce pays veut-il donner au vivant le plus vulnérable sur son sol ?

Caroline Vasseur
Caroline Vasseur

Caroline Vasseur est specialiste du comportement animalier, diplomee d’un master en ethologie appliquee de l’universite de Rennes 1. Elle a travaille plus de 12 ans en clinique veterinaire generaliste puis en refuge pour chiens et chats. Formee aux approches positives d’education canine et feline, elle intervient regulierement en association pour accompagner les adoptants. Passionnee aussi par l’ornithologie de loisir, elle suit de pres l’actualite liee au bien-etre animal et aux nouvelles recherches comportementales. Sur chikifishi.fr, elle partage des conseils concrets et verifies pour aider chacun a mieux comprendre son animal au quotidien.

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